Carl Lutz, le Consul suisse, sauveur de Juifs à Budapest

Carl Lutz, le Consul suisse, sauveur de Juifs à Budapest
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«Des sources hongroises fiables attribuent au Consul suisse Carl Lutz (1895-1975) le sauvetage de 62’000 Juifs des camps de la mort. Son action fut la plus vaste du genre jamais entreprise dans l’Europe sous domination nazie» écrit Theo Tschuy dans son ouvrage «Diplomatie dangereuse»(1). C’est peu connu, rarement évoqué dans les manuels d’histoire suisse contemporaine, la Suisse a des héros qui se sont illustrés durant la sombre période de la Seconde Guerre mondiale.

Souvent ostracisés par l’Helvétie officielle plus de 50 ans après le conflit, la Suisse n’a souvent pas trop aimé ses antifascistes ou humanistes. Pensons, toutes proportions gardées, aux actions du journaliste Peter Surava, à Gertrud Kurz-Hohl qui poussa le Président de la Confédération von Steiger à alléger les mesures de refoulement des juifs, à Louis Häfliger et à ces Suisses résistants ou aux centaines de Brigadistes anti-franquistes. Souvenons-nous de Maurice Bavaud, ce Suisse romand qui tenta par trois fois d’assassiner Hitler, son ultime tentative datant de la veille de la Nuit de Cristal de novembre 1938. Suite à ces audaces inouïes, il subit plus de 18 mois de tortures par la Gestapo avant d’affronter le Tribunal du Peuple (Volksgerichthof) et de perdre sa tête sous la guillotine nazie, à Berlin, dans l’indifférence des autorités helvétiques. Un autre brave est le commandant de police saint-gallois Paul Grüninger, révoqué pour avoir permis l’entrée en Suisse de plus de 2’000 fugitifs juifs. Peu avant sa mort, il est honoré par la fondation israélienne Yad Vashem. Il n’est réhabilité que 23 ans après sa disparition.
Le Confédéré auquel nous pensons aujourd’hui est Carl Lutz, né à Walzenhausen en Appenzell (AR). Après un court passage à Berlin, il eut à traiter avec son grand ennemi l’Obersturmbannführer Eichmann en personne. Un Adolf Eichmann, si présent dans la ville, qui ne sut jamais comment devait s’organiser l’émigration des Juifs vers la Palestine. Ce Suisse qui énerva souvent au plus haut point Joachim von Ribbentrop, le puissant Ministre nazi des Affaires étrangères (exécuté après la guerre), a été proposé à trois reprises par plusieurs pays au Prix Nobel de la Paix, notamment en 1991, pour avoir sauvé plusieurs dizaines de milliers de juifs (2) de la déportation de Hongrie. Carl Lutz estime qu’il a été « livré aux couteaux russes » à la fin du conflit par un gouvernement qui le toléra à contre-cœur, pas soutenu comme le fut le Suédois Raoul Wallenberg. Lutz est l’auteur d’actions héroïques et d’exploits humanitaires motivés par une compassion extraordinaire. Sur son initiative, ses agissements non solitaires consistaient à utiliser des documents diplomatiques, des « Schutzbriefe » (lettres de protection), puis, grand travail logistique, à l’installation de « maisons dites de protection », havres de paix provisoires dans la Budapest occupée. Pour cela il a mérité, avec sa femme, la médaille « Yad Veshem », premier Suisse à l’obtenir.

Lutz avait d’abord tenté de convaincre les autorités magyares de surseoir aux déportations, après avoir appris que 8’000 individus juifs pourraient obtenir un droit d’émigration. C’est pourquoi il contacta le ministre Döme Sztojay, fort de son droit légitimé donc officiel de représenter les intérêts britanniques et américains dont les représentants étaient partis. Il réussit même à convaincre le plus haut personnage de l’Etat, le contre-amiral Miklos (Nicolas) Horthy, Régent du royaume, officiellement de 1920 à 1944. De longues palabres et négociations plus tard, la Hongrie si peu indépendante, avec ses nouvelles lois plus anti-sémites que jamais, accepta que les titulaires de certificats pour la Palestine puissent bénéficier de la protection de la Confédération suisse. Ces personnes sortaient des listes pré-établies pour le Service du travail obligatoire en Allemagne. Le vice-consul était très conscient que sa tâche sortait du cadre diplomatique coutumier, de la routine habituelle.

Enfance
Mais que fut l’enfance du héros ? Il est né dans la maison familiale, non loin de la vallée du Rhin, neuvième enfant d’une famille puritaine, ce qui lui donna une sensibilité sociale développée et le sens des responsabilités. Sa mère l’encourageait à étudier durement et sérieusement. Elle enseignait le catéchisme méthodiste dans une chapelle du voisinage. Son père était propriétaire d’une carrière de marbre, il mourut de tuberculose en 1909. Le fils Lutz avait alors 14 ans. Malgré son peu d’attirance pour l’école, il termina ses études et fit un apprentissage de commerce dans la cité voisine de St Margrethen, à la frontière autrichienne. Suivirent, dès 1913, plusieurs années aux USA, y compris dans des bureaux d’usines. Par pacifisme et crainte de passer devant des officiers recruteurs, il changea souvent d’Etat. A 22 ans, encouragé par un ambassadeur suisse, il fréquenta la Georgetown University, un « nid à diplomates », obtenant un «liberal arts degree», avec théologie et latin, équivalant à une licence en littérature. Commença dès lors une brillante carrière de diplomate. En 1920, il est collaborateur de la Mission suisse de Washington. Suivirent une nomination à Philadelphie puis à Saint-Louis dans le Missouri, avant d’être envoyé en 1935 – date de son mariage avec Gertrud Fankhauser – à Jaffa en Palestine où ils restèrent jusqu’en 1940. Lorsque la guerre éclata, l’Allemagne qui devenait nazie, demanda à Berne de représenter et défendre ses citoyens dans la région, ce qui l’éleva à la dignité de vice-consul. « Années inoubliables » écrivit Lutz.

Une fonction qui lui fut très utile en Hongrie plus tard, puisque là il eut la confiance des 2’500 Allemands, dont de nombreux emprisonnés, pour avoir un œil sur les 25 millions de livres sterling qu’ils possédaient. L’efficacité de Lutz lui valut une lettre louangeuse du Ministre allemand des Affaires étrangères à son collègue, notre concitoyen Giuseppe Motta. Il faut y voir l’une des « clés » du fonctionnement de la gestion particulièrement autonome, de la crédibilité incroyable et relativement longue du vice-consul face aux pouvoirs nazis en Hongrie.

En janvier 1942 Lutz devient chef de Légation (ambassade) « chargé des intérêts étrangers et des visas » de 14 nations belligérantes, dont les Etats-Unis et le Royaume-Uni. C’est là qu’il préparera ses fameuses « lettres de protection » (Schutzbriefe), du côté de Pest, documents qui ont tant contrarié, – un euphémisme -les administrations allemandes. Corps et âme, il s’impliqua dans l’assistance à 300 Américains, la sauvegarde d’autant de Britanniques, 2’000 Roumains et 3’000 Yougoslaves retenus en Hongrie. En même temps, la pression sur les Juifs augmenta, plus flagrante dès l’occupation de mars 1944. Les Allemands organisèrent deux ghettos mais le Suisse obtint de loger 3’000 Juifs, la plupart ne survécurent pas.

Tous les jours, des milliers de malheureux suppliaient d’être protégés, assiégeant les bureaux des Suisses. Le vice-consul trouvait dans sa foi chrétienne cette énergie constante pour protéger toutes ces victimes, dont beaucoup provenaient des pays voisins. Ainsi il monta une équipe, qui augmenta de 15 à 150 personnes avec l’aide du Conseil juif de la Palestine et sous sa protection diplomatique en le renommant « Département de l’Emigration de la Légation suisse ».
Face à lui, le diplomate avait affaire à forte partie tel ce « pro-consul » bavarois Edmund Veesenmayer ou un ministre comme Döme Sztojay à propos de l’émigration de 8’000 juifs en Palestine. Donc c’est bien une sorte de ruse qu’il utilisa pour émettre des dizaines de milliers de lettres de protection. Lutz fut assez prudent pour faire utiliser des nombres de 1 à 8’000, sans jamais dépasser ce total. Tous les 1’000 noms étaient regroupés en un seul passeport collectif suisse. Lutz interprétait la notion de « personne » non comme individu mais en terme de « famille ».

Pour regrouper les fuyards, il organisa l’installation de 76 « maisons suisses » sur les deux rives du Danube, tant à Buda qu’à Pest. Pour l’aider, son épouse Gertrud et de jeunes et courageux pionniers juifs sionistes les « Chalutzim », des milliers de malheureux risquaient leur vie, dans l’espoir de recevoir le sauf-conduit salvateur en faisant de longues queues, comme le montrent des photos de l’époque, dont celles de Lutz lui-même. L’une de ces maisons était la « Maison de verre » ou Uveghaz, un immeuble industriel où plus de 3’000 juifs trouvèrent refuge et protection contre leurs persécuteurs.

Contexte historique
Sans entrer trop loin dans le temps, la défaite des Empires centraux, dès la fin de 1918, provoqua de profonds bouleversements en cette partie de l’Europe. Cette même année, la Hongrie est proclamée république indépendante et est même contrainte d’accepter la rupture avec la Croatie-Slovénie. Le Traité de Trianon (Paris) de 1920 consacra les grandes amputations territoriales de la Hongrie, diminuée d’un tiers, nouvelles sources de conflits dans les pays danubiens. Les pouvoirs penchèrent vers la gauche, précédant un régime sanglant et une armée contre-révolutionnaire conduite par l’amiral Horthy qui occupa Budapest en 1919, ce qui en fit un royaume sans roi. Les Habsbourg tentèrent sans succès une reprise du pouvoir, malgré le soutien tacite français d’Aristide Briand (favorable à la SDN) et du maréchal Lyautey. Résultat, la déchéance des Habsbourg mais le maintien d’une monarchie. En 1923 la Hongrie entre à la Société des Nations. Sous la régence de l’amiral protestant Horthy (1868-1957), le régime resta conservateur de 1920 à 1944. Les aigreurs du Traité de Trianon poussèrent les Hongrois vers l’Italie fasciste et vers l’Allemagne hitlérienne. Cette dernière arbitra en faveur de la Hongrie qui récupéra, aux dépends de la Tchécoslovaquie, les districts de la Slovaquie et de la Ruthénie. Au début de la Seconde Guerre mondiale, la Hongrie conservait sa neutralité. En novembre 1940, elle adhéra au Pacte tripartite, récupéra une part de la Transylvanie roumaine et s’agrandit avec des territoires pris aux Yougoslaves. Le prix à payer était l’alignement au Reich contre l’URSS. Le Régent Horthy tenta de soustraire son pays à Hitler, c’est pourquoi la Wehrmacht n’occupa le pays qu’en mars 1944, époque de la déportation systématique des juifs hongrois vers les camps d’extermination. Suite à l’occupation soviétique de la Transylvanie, Horthy demanda l’armistice en octobre, mais des SS l’emmenèrent en Allemagne, après avoir menacé de tuer son dernier enfant, kidnappé. Il décéda bien plus tard, au Portugal. Survint alors le coup d’état des fanatisées Croix Fléchées. Un mouvement qui avait 150’000 adhérents en 1938 et 51 députés en 1939. Ces événements précédèrent la constitution d’un gouvernement provisoire et l’armistice signé avec l’Union soviétique le 20 janvier 1945. A noter que la Hongrie refusa le passage aux troupes allemandes envahissant la Pologne mais accepta la traversée de troupes en wagons plombés, par la Roumanie, pour attaquer l’URSS. Guidés par le maréchal Rodion Malinovski, le défenseur de Stalingrad, les Soviétiques pénètrent en Hongrie le 23 septembre. Le Traité de Paris, signé en 1947, ramena les frontières à celles de 1920, après versement d’une forte indemnité aux Russes.

Un épisode significatif de l’épopée de Lutz est ces actions coordonnées des diplomates neutres de Budapest à la faveur d’un changement gouvernemental. Jouant des bisbilles entre le chef des Croix Fléchées et les ministres Vajna et Kemény, les Neutres savaient qu’Hitler était furieux de la manière dont son « procurator » Veesenmayer représentait les intérêts nazis en Hongrie; surtout sur la question des 100’000 ouvriers juifs réquisitionnés pour les industries allemandes, en fait pour les camps de concentration, comme beaucoup le supposent. Théoriquement, l’architecte Albert Speer, condamné plus tard à vie au Tribunal de Nuremberg, chargé de la production industrielle germanique ne se faisait pas trop de soucis pour ses usines et celles de Thyssen, BASF, Messerschmitt, Siemens et autres. Le lieutenant-colonel Eichmann, maléfique génie des transports, ne savait plus où prélever des wagons à bestiaux indispensables au transport des 100’000 travailleurs forcés. Conformément au droit international, le nouveau gouvernement hongrois se devait de respecter tous les engagements internationaux signés par les gouvernements précédents. Depuis la création de la SDN à Genève, tous les Etats sans exception étaient tenus, juridiquement et moralement, de respecter les normes minimales d’humanité de tous leurs ressortissants. Face à Lutz, Wallenberg et au Nonce apostolique, le Ministre des affaires étrangères répliqua que la SDN n’existait plus. Ce qui était exact puisque la SDN s’était dissoute en 1939. L’ONU renaîtra en 1945 à San Francisco. Réponse de Lutz au ministre: son argument était formaliste. Alors que le droit international existait de manière autonome, tant qu’il était soutenu par la majorité des Etats. Lutz insista en demandant pourquoi la Hongrie nouvelle faisait fi de sa longue tradition chevaleresque dont tout le monde était si fier. Et d’insinuer que la Hongrie passerait pour un Etat-paria. Une réflexion qui atteignit son but en touchant une corde sensible. Lutz ajoutait que des bandes « Nyilas » Croix Fléchées avaient insolemment déchiré ses sauf-conduits, sous prétexte qu’un autre ministre leur avait affirmé qu’ils étaient sans valeur. Comment, demanda l’Appenzellois, considérer dès lors la Hongrie comme un partenaire fiable ? D’autant plus que les relations entre la Suisse et la Hongrie n’étaient pas si mauvaises.

100’000 sauf-conduits
Ainsi donc, Lutz retrouvait ses 8’000 protégés alors que Wallenberg le Suédois en eut 4’000. Les 2’000 restants étant partagés entre Rotta le Nonce diplomate, et Born du CICR. La nouvelle de l’accord obtenu par les diplomates « neutres » enthousiasma la communauté juive de Budapest. Lutz pris alors le risque inouï, de secrètement ordonner à son personnel, de distribuer 100’000 sauf-conduits, ce qui correspondait au nombre de juifs que les tout-puissants Veesenmayer et Eichmann voulaient expédier officiellement en Allemagne, respectant la volonté du Führer d’éliminer les israélites restants. Il ne faut pas oublier que tout détenteur de sauf-conduit devenait, virtuellement, un citoyen suisse. S’ils l’avaient appris, les jurisconsultes du Département Politique, comme il s’appelait en ce temps, auraient été horrifiés, conformément à leur esprit borné, écrivit un contemporain. Il est vrai que la période de guerre mettait les courages, tous les courages, à l’épreuve. Etre courageux n’est pas la qualité prioritaire demandée aux exécutants. Le risque réaliste persistait que Hitler puisse se défouler sur la Suisse, déjà en lui expédiant tous ses juifs hongrois. Fut-il possible que le chef du Reich soit aussi retors? Même acculé par un désastre total, obsédé, il tenait à son grand plan de liquidation de tous les juifs, où qu’ils soient.

Fréquemment oublié, un autre élément garde sa pertinence et son importance dans ce « problème suisse », la position britannique. Le Royaume-Uni pensait être à l’abri avec son « Livre blanc sur la Palestine » qui plafonnait ses immigrants à 75’000. Leur ministre Anthony Eden eut été sidéré s’il avait appris que son représentant (Lutz) allait délivrer 100’000 sauf-conduits au minimum. Avec l’inévitable risque de réactions des Arabes, Londres était hantée par la vision de ces foules de juifs hongrois débarquant en Palestine plus ou moins directement via la Suisse. La lenteur des transports pendant la guerre, la censure de la presse contribuèrent à ne pas trop exposer notre consul, ce qui aurait pu éclater en un scandale de première grandeur. On le voit, la révolte de Lutz est celle d’une lutte contre la brutalité, le légalisme et l’indifférence.

Revenons à la mystérieuse affaire Wallenberg. Son nom figure aux côtés de Lutz qui initia aux techniques administratives de sauvetage de réfugiés cet aristocrate membre d’une famille suédoise de la fabrication d’armes. Avec eux, l’influent Doyen du Corps diplomatique Angelo Rotta (1872-1965), Nonce apostolique donc représentant du Vatican, âgé de 72 ans, lors des événements, ou Angel Sanz Briz, diplomate espagnol, avec lui Giorgio Perlasca (1910-1992), homme d’affaires italien, sans oublier Friedrich Born (1903-1963), délégué suisse du Comité International de la Croix Rouge et Valdemar Langlet (1872-1960), membre suédois de la Croix-Rouge.

Wallenberg était arrêté sur l’ordre du maréchal Nicolas Boulganine (né en 1895), le 17 janvier 1945. Boulganine est devenu vice-ministre de la Défense et plus tard président du Conseil de l’URSS, ce qui prouve que l’affaire Wallenberg a été décidée au plus haut niveau. Le diplomate suédois aurait été tué à la prison moscovite du KGB de Lefortovo (du nom de l’amiral Genevois Lefort, ami du tsar Pierre Le Grand). C’était le 17 juillet 1947, au lendemain de la remise d’une pétition en sa faveur à l’ambassade soviétique de Stockholm. Il aurait refusé de coopérer avec l’espionnage soviétique. Pourtant, presque 10 ans plus tard, le ministre des Affaires étrangères Andreï Gromyko prétendra que Wallenberg serait mort de crise cardiaque à la prison, où l’on torturait, de la Loubianka (Lubjanka, centre d’interrogatoire du KGB où séjournèrent Soljenitsyne, le pilote américain de U 2 Power et bien d’autres comme Beria) …En 1981, la Guerre froide cessait, le Congrès des Etats-Unis nommera à l’unanimité Wallenberg « citoyen d’honneur des USA ».

Les Croix Fléchées
Lutz les a toujours eus en face. Pendant les derniers mois de la Guerre mondiale, les nazis purent et surent compter sur l’aide des fascistes hongrois terroristes « Nyilaskeresztes Pàrt », les Croix Fléchées, fondées en 1935 pour éliminer toute l’importante communauté juive de Hongrie. Leur extrémisme brutal et vulgaire faisait peur même au Régent Horthy. Ces bandes fanatiques sont filles de la débâcle économique d’après 1918 et du chaos social de 1920 qui grandit dans les années trente sous les auspices d’un grotesque personnage. Son successeur « hungariste » Szalasi, admirateur de Mussolini et Hitler, rêvait de devenir le « Duce  » ou le « Führer » de Hongrie, en restaurant la gloire de la nation magyare; qu’il voyait chrétienne mythique, pure de souche et « purgée de ses minorités indésirables », avec une haine totale des Juifs. Un ancien curé antisémite et catholique devint le chef d’un groupe de 4’000 « Nyilas ». Il tuait les Juifs à bout portant hurlant « Je te tue au nom de Jésus-Christ ! » Leur méthode, contrôler la capitale hongroise avec l’aide de policiers et de gendarmes. Ils célébraient des fêtes quasi religieuses avec torches et cortèges nocturnes. Des événements que le délégué du CICR Born a qualifié de « révolution de l’absurde ».

Eperonnés par l’Obersturmbannführer (lieutenant-colonel) Eichmann les chefs de Croix Fléchées dénombraient de nombreux Hongrois de souche allemande en leur sein. Très anti juifs, ils vomissaient des discours antisémites à la radio et dans les journaux. Ils agissaient avec l’appui des troupes allemandes. Tous les jours, Lutz les croisait et les « affrontait » en prenant d’énormes risques, lorsque devant eux et à « leur barbe », il emmenait des fugitifs dans son véhicule, sa Packard noire, à leur grande fureur. Au lieu de rester assis à son bureau, Lutz prenait des risques, souvent en compagnie de son épouse. Il lui arrivait de prendre des photos, ce qui pouvait l’amener à la mort. Pour étayer ses affirmations aux ministres hongrois auxquels il exprimait ses doléances. C’était arrivé lorsqu’il tenta de photographier des extrémistes ultra nationalistes qui battaient une femme. Les fascistes hongrois pointèrent un pistolet sur lui, il dut leur remettre son film puis ils cassèrent son appareil.

Autre scène, même protagonistes, racontée par le professeur d’anglais et piètre espion Geoffrey Tier qui accompagnait le vice-consul dans quelques-unes de ses périlleuses expéditions. Lutz avait entendu des coups de feu près du Danube et du Palais du Parlement. Il ordonna aussitôt à Szluha, son chauffeur, de foncer dans cette direction. Les trois hommes parvinrent au moment d’une exécution, courante au bord du fleuve. Lorsque la Packard surgit bruyamment, le diplomate vit une bande de Nyilas, qui, après avoir exécuté un groupe de juifs, observaient leurs victimes entraînées par le rapide courant du fleuve. Ils tiraient encore deux, trois coups de feu, s’ils constataient encore un signe de vie. Quand Lutz et ses accompagnateurs sautèrent du véhicule, une femme cria depuis le fleuve « Consul Lutz, Consul Lutz, aidez-moi ! » Elle était atteinte à l’estomac, une main sur sa blessure et brassait de l’eau pour tenter de surnager. Lutz comprit tout de suite qu’elle perdait ses forces et allait se noyer. La femme parvint à atteindre le mur sur lequel il se tenait. Un escalier descendait dans l’eau. En temps de paix, c’était un point d’attache pour les petites embarcations. Sans hésitation, Lutz descendit les marches, s’avançant dans l’eau jusqu’à la taille et saisit la femme. L’eau glacée dans laquelle elle serait morte de froid en quelques minutes avait eu un effet inattendu en refermant sa blessure. Claquant des dents, elle tenta d’expliquer au consul qu’il lui avait remis lui-même un sauf-conduit. Il répondit qu’elle était sous sa protection, sauf conduit ou pas. Cela n’avait aucune importance pour l’instant. Il fallait qu’elle se taise. Avec l’aide de Szluha et de Tier, il la tira hors de l’eau, la faisant asseoir au fond de la Packard. Comme un fou, Szluha fonça vers la place de la Liberté (!). Par chance, parmi les réfugiés du sous-sol de l’ancienne ambassade américaine remise aux Suisses, il y avait un chirurgien juif qui mit immédiatement sur pied une salle d’opération de fortune. Il opéra. La femme survécut. Pour avoir assisté à d’autres scènes de ce genre, Tier vouait une admiration sans borne à Lutz. Bien des années plus tard, lors d’une conférence devant des étudiants suisses de Londres, le témoin professeur s’exclama « C’est le plus grand homme que j’ai jamais rencontré! »

Fin de la Guerre
A la fin du conflit, près de 124’000 juifs survécurent sur à peu près 600’000. Nombreux furent ceux qui durent leur vie au courage de Lutz. Lorsque les Soviétiques parvinrent à Budapest en janvier 1945, Lutz et son épouse fuirent. En Suisse, personne n’était prêt à les accueillir. Personne à la gare genevoise de Cornavin, à l’issue de leur voyage par Lisbonne. Pas un seul « merci » officiel. (Voir la note 3 194, signée Grossmann, du Département politique fédéral du 5/02/1949 à Lutz). Il a également été fait allusion aux craintes officielles que des milliers de Hongrois juifs ne deviennent Suisses. Les nerfs des Lutz étaient usés par ces 5 ans de tensions et de bombardements. Carl passa plusieurs semaines en clinique psychiatrique à Zurich. Entretemps son couple s’était désagrégé, il divorça pour se remarier avec Magda, une juive rencontrée à Budapest et dont il adopta la fille, qui vit aujourd’hui à Berne. Lutz resta à Berne jusqu’à son décès, sans avoir pu soigner la blessure morale indélébile que lui infligeait son propre pays, comme le montre sa lettre de démission. Son gouvernement alla jusqu’à ouvrir une enquête sur ses activités budapestoises, l’accusant d’avoir outrepassé les limites de son mandat en sauvant des Juifs hongrois. Le juge bienveillant devant lequel il comparut l’acquitta, allant jusqu’à critiquer l’Exécutif fédéral. Après sa vie bousculée, Lutz souhaita une vie plus calme – qui le lui reprocherait? -, à un poste moins exposé. Cela lui fut accordé avec un poste de consul à Bregenz, dans le Vorarlberg voisin. Il aurait aussi travaillé comme avocat.

La Confédération fut embarrassée face à cet encombrant héros si célèbre à l’étranger. La Suisse officielle considérait que Lutz était de caractère trop entier, avec l’attitude, nous citons, d' »un partisan appartenant à l’opposition et non celle d’un tiers impartial et pondéré ». Un cadre fonctionnaire bernois alla jusqu’à lui reprocher un manque de formation et de dispositions humaines pour le titre de consul général, parce qu’il avait une trop grande sensibilité et un trop grand rôle d’apôtre. Le syndrome de la « tête qui dépasse » reste présent.

Réhabilitation
Le héros a été tardivement réhabilité par son pays, en 1958. En 1995, Berne s’excusa de l’avoir « oublié » pour un temps si long, lui, « l’un des éminent citoyens de l’histoire des nations ». Même si, avec le temps et objectivité, on peut comprendre la posture craintive du Conseil fédéral durant la guerre, lorsque les nationaux-socialistes auraient pu envahir la Confédération. Le pays s’est bel et bien organisé pour empêcher une vague de juifs de fuir en Suisse. C’est à ce propos que Lutz avait écrit « L’invention de la lettre « J » sur les passeports n’avait nullement été due aux nazis mais émanait de bureaucrates suisses … Je me suis acharné à croire et espérer en un démenti, ne pouvant croire que ce gouvernement ait donné son assentiment ». Le diplomate -il avait été cité pour témoigner au procès d’Eichmann en Israël – était indirectement victime de la culture politique suisse d’après 1945, peu réceptive à la tragédie juive, ancrée dans son obsession de la « défense spirituelle nationale », avec le triple mythe d’une Helvétie résistante, démocratique et généreuse, écrivait l’historien Luc van Dongen.

Déjà en 1946, le Congrès sioniste de Bâle l’honora dans le Livre d’Or du Fonds national juif. Son village de Walzenhausen l’a honoré de son vivant, avant la Suisse et son gouvernement. Depuis 1963, une rue de Haïfa en Israël porte le nom de Lutz. Le couple Lutz vivait encore, lorsqu’en 1964, ils furent nommés « Justes parmi les nations » par l’organisation israélite « Yad Veshem » et honorés par l’Etat d’Israël. Le diplomate est mort en 1975. Seize ans avant l’inauguration de son mémorial à l’entrée de l’ancien ghetto de Budapest. C’était en 1991. L’ambassade des Etats-Unis l’a honoré dans le parc de sa mission proclamant que nous devons veiller à ce qu’il n’y ait plus jamais un crime comme l’Holocauste. L’ambassadeur de Suisse ajoutant que Lutz était le concepteur et responsable du plus réussi sauvetage du 20ème siècle. Le même jour, le maire de Budapest, Gabor Demszky affirmait que la capitale hongroise est la seule d’Europe centrale où plus de 100’000 personnes survécurent à la Shoah, même s’il ne réussit pas à s’opposer à la déportation de mai 1944.

Depuis 1995, une salle commémorative est ouverte au public à la Maison musée de verre, havre de 2’000 malheureux survivants. La vie et l’œuvre de Lutz y est détaillée comme son courage inventif et héroïque. Une citation du Talmud résume tout : »Qui sauve une vie est considéré comme le sauveur du monde entier ». Une citation qui a été reprise dans le Coran. En février 2007, une exposition « Carl Lutz et sa légendaire Maison de verre de Budapest » a été présentée au Salon des visiteurs du quartier général de l’ONU à New York.

ParRaymond Zoller

Voir www.lutz.foundation.ch

*Carl Lutz

Carl Lutz fut le vice-consul suisse à Budapest en Hongrie de 1942 à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il a fourni les papiers qui permirent à des dizaines de milliers de Juifs d’échapper aux nazis.

Avec d’autres diplomates de pays neutres comme Raoul Wallenberg à l’ambassade de Suède, Angelo Rotta, le nonce apostolique, Angel Sanz Briz, le représentant de l’Espagne, et plus tard Giorgio Perlasca, un homme d’affaires italien travaillant à l’ambassade espagnole, et Friedrich Born, le délégué suisse du Comité international de la Croix-Rouge, Carl Lutz travailla sans relâche pendant des mois pour aider des innocents à échapper à leur mort programmée.

Mais, comme pour Paul Grüninger, son action ne fut pas reconnue avant 1958, lorsqu’il fut «réhabilité» en Suisse, après avoir été accusé d’avoir abusé de ses fonctions. En 1963, une rue reçut le nom de Lutz à Haïfa en Israël, et depuis 1991 un mémorial à l’entrée de l’ancien ghetto de Budapest évoque son souvenir. En 1965, Carl Lutz a reçu le titre de Juste parmi les nations du Mémorial de Yad Vashem.

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à voir

Exposition «Les activités humanitaires de Carl Lutz à Budapest en 1944
Du 27 janvier au 15 mars 2011, au Théâtre Saint Gervais à Genève
www.saintgervais.ch
Programme spécial le 27 janvier 2011, en partenariat avec le Département de l’instruction publique, de la culture et du sport, à l’occasion de la journée de la Mémoire de l’Holocauste

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